La banlieue a mauvaise presse. Enfin, quand on daigne parler d’elle. C’est justement le cas ces temps-ci, entre la diffusion du reportage La Cité du Mâle (le 29 septembre dernier sur Arte) et l’annonce de la contre-enquête que lui consacre le documentariste Ladji Real (un nom qui tombe à pic pour qui veut rétablir la vérité). Réalisé par Cathy Sanchez, ce reportage sur une cité de Vitry-sur-Seine porte sur les atteintes aux droits des femmes en banlieue. On y entend des habitants tenir des propos bêtes, machistes et violents. Ce qui ne constitue pas un problème en soi (du point de vue de la méthode journalistique). Mais le reportage contient de nombreuses erreurs et surtout les personnes filmées se plaignent que leurs propos ont été sortis de leur contexte, que le projet de documentaire qui leur a été expliqué n’avait rien à voir avec le résultat final, ou encore que certaines séquences ont été enregistrées à leur insu. Ce sont ces méthodes plus que contestables qui ont provoqué la colère de Real. Mais sa contre-enquête provoque presque autant de remous que le documentaire initial : aussitôt on l’accuse d’angélisme, on lui reproche de ne pas vouloir voir la vérité en face, on le traite même de collabo.
Comment parler des banlieues de façon objective, en respectant leurs habitants ? Comment s’assurer que les témoins disent ce qu’ils pensent plutôt que ce qu’on attend d’eux ? En effet la manipulation peut aller dans les deux sens. Luc Bronner raconte dans un livre* son expérience de journaliste correspondant en banlieue. Il y explique pourquoi et comment la présence ponctuelle dans la cité d’une presse qui n’y connaît rien encourage les jeunes à se comporter le plus bêtement possible devant les caméras. Lui enquête sur les banlieues depuis 2005. Il a des contacts réguliers et suivis avec ses sources, son travail d’investigation est sérieux et honnête. Ce qui ne l’empêche pas de brosser un tableau très noir de la banlieue, qu’il qualifie de ghetto, et de l’échec de la politique de la ville, mis en évidence par des extraits de discours politiques, les mêmes depuis trop longtemps.
Il n’est pas le seul à utiliser ce terme de ghetto : on le retrouve aussi dans un ouvrage** de Jean-Marie Petitclerc, où celui-ci relate les quelques mois qu’il a passés au cabinet de Christine Boutin, alors ministre de la Ville. Son livre est l’un des meilleurs que j’ai lus sur la banlieue. Parce que l’auteur connaît son sujet (prêtre et éducateur spécialisé, il y a développé la pratique de la médiation), il est clair, précis et pertinent. Surtout, il va au-delà du constat et propose des solutions. Des solutions modestes, qui passent par l’éducation et une politique volontariste de mixité sociale. Des solutions qui demandent un travail de fond. Faisable a priori … mais à chaque remaniement ministériel, les archives du cabinet sortant sont détruites et tout est à recommencer.
Tout ceci à peu à voir avec les sciences, je sais. Mais si vous êtes amis de Paris-Montagne, vous devez bien vous intéresser un tout petit peu soit à la diffusion de l’information, soit à la banlieue, soit aux liens entre milieux associatif et politique …
* La loi du ghetto : Enquête sur les banlieues françaises, Calmann-Lévy, 2010
** Pour en finir avec les ghettos urbains, Paris, Salvator, 2009

Merci Anne pour cet article.
Tu pourrais nous en dire un peu plus quand aux solutions que Jean-Marie Petitclerc propose?
Merci
Un exemple (qui a été tenté mais je ne sais plus où, je n’ai pas le livre sous les yeux) : créer un partenariat entre deux collèges de milieux sociaux différents. Scolariser un petit nombre d’enfants (une vingtaine je crois) de l’un dans l’autre. Chaque matin, un bus part chercher les enfants pour les amener au collège en dehors de leur quartier. Les parents témoignent qu’ils avaient super peur pour leur enfant au début (peur de l’inconnu, de la fatigue liée au trajet, du rejet possible des jeunes « de cité » dans l’établissement plus favorisé) mais que les retours ont été très positifs.
L’idée, c’est de sortir d’une politique des quartiers qui ne s’adresse qu’aux quartiers et de promouvoir la mobilité. Il faut bien sûr permettre aux habitants des cités de sortir de leur ghetto pour aller voir ailleurs. Mais aussi, quand on conçoit un nouvel équipement dans une cité, le penser comme un équipement pour toute la ville, pas seulement pour le voisinage direct. Attirer les citadins dans les banlieues, c’est un défi certes, mais il commence à y avoir des exemples, comme ces promenades offertes aux touristes par les jeunes de l’Haÿ les Roses : http://www.rue89.com/passage-a-lacte/2010/09/05/et-si-le-tourisme-changeait-les-regards-sur-la-banlieue-164483?page=1
Merci Anne pour ce billet. J’avais rencontré Jean-Marie Petitclerc lorsque j’étais en prépa et était ressorti emballé de sa conférence. Je vais donc essayer de lire son livre si j’en ai l’occasion.