De la taille des classes à l’engagement éducatif

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Loin d’être spécialiste des questions d’éducation, ce sujet suscite mon intérêt; je me permets donc ici de partager quelques réflexions. Mais commençons plutôt par aborder le sujet sous un angle précis, et ce à l’aide de questions potentiellement sensibles. Dans un contexte budgétaire délicat (et c’est peu de le dire), le système éducatif français ne répond pas efficacement aux objectifs qui lui sont assignés (voir cet article du Monde relatant les résultats de l’enquête PISA). En parallèle de ces constats, les citoyens français sont bien conscients des problèmes et semblent vouloir les résoudre puisque, depuis des décennies, ils élisent des hommes politiques qui proposent réformes sur réformes, et ce à un rythme qu’il ne serait pas inadéquat de qualifier d’effréné, compliquant d’autant la mesure des impacts réels de chacune.

Or, il n’est vraiment pas évident de voir un manque de moyens comme étant la cause de tous les problèmes. En effet, vous avez dû recevoir comme moi votre avis d’impôt sur le revenu accompagné d’une feuille intitulée “à quoi servent vos impôts”. On peut y lire que le 2e poste de dépenses (85,4 milliards €) de l’Etat correspond à “Enseignement et recherche”, après le poste “Collectivités territoriales” (87,5 milliards €). Là encore, je ne suis pas spécialiste et ne peux détecter si ces chiffres ont été “enjolivés”, mais on ne peut honnêtement dire qu’en terme de moyens financiers, la France néglige son système éducatif.

Alors pourquoi ces problèmes rencontrés par le système éducatif ? Pourquoi n’arrive-t-on pas à diminuer les inégalités sociales via l’école ? Pourquoi notre système républicain échoue à atteindre ses objectifs de 100 % d’élèves diplômés ou qualifiés à la sortie de l’enseignement secondaire, 80 % au niveau du baccalauréat et 50 % de diplômés de l’enseignement supérieur ? Ne serait-ce pas dû quand même à un manque de moyens, par exemple un trop faible nombre de professeurs, ce qui aurait pour conséquence des classes bondées, obstacle majeur à l’apprentissage des élèves ?

Et bien pas vraiment… Tout d’abord, grâce au site du Ministère de l’Education Nationale (MEN), tout un chacun peut voir qu’il y a environ 12 millions d’élèves (écoliers, collégiens et lycéens, public+privé), ainsi qu’environ 850 000 profs (enseignants en école, collège et lycées, public+privé). Ce qui, en divisant l’un par l’autre, donne 7 élèves par prof. Cela montre qu’on est bien loin, a priori, de la vision des classes bondées. Mais attention, ce calcul est très trompeur, car bien sûr la répartition des profs n’est pas la même partout et dépend du niveau scolaire (un enseignant au primaire ne peut a priori pas remplacer un enseignant en terminale), de la localisation géographique, etc. Toujours est-il qu’une telle approximation, bien que très grossière, nous donne l’occasion d’espérer. Mais allons plus loin et regardons donc de plus près la taille des classes.

  • Quelle est l’évolution du nombre d’élèves par classe au primaire en France ? (cliquez sur l’image pour agrandir)

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  • Quelle est la distribution du nombre d’élèves par classe au collège en France ?

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  • Quelle est la distribution du nombre d’élèves par classe au lycée (général+technologique) en France ?

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D’après ces données tirées du rapport « Repères et références statistiques 2009″ du MEN, les classes sont plus chargées dans le privé en CP-CM2 et au collège, mais c’est l’inverse au lycée (classes chargées dans le public). Ainsi, dans un contexte de restriction budgétaire, il semblerait qu’il n’y ait pas vraiment de problème concernant la taille des classes en France, sauf au lycée o`u un bon paquet de classes publiques ont au minimum 30 élèves. Ce n’est donc pas un problème dû à de trop faibles moyens mais plutôt à leur répartition inefficace.

Mais après tout, cela repose sur l’hypothèse selon laquelle de faibles effectifs permettent d’améliorer le niveau des élèves. Sur ce sujet difficile, je ne peux que vous rediriger sur cette introduction de Jean-Richard Cytermann à un séminaire de l’EHESS sur ce sujet. On y apprend que ce n’est pas en dépensant plus, notamment en formant et embauchant plus de profs, qu’on améliore le niveau des élèves, sachant qu’on ne peut pas non plus associer un prof à chaque élève…

Cependant, on se dit intuitivement que ce type d’effort (plus de profs), même s’il ne peut pas être réalisé partout, devrait être entrepris pour les établissements dits « prioritaires ». En effet une étude fouillée de Piketty et Valdenaire montre que « des politiques réalistes de ciblage des moyens peuvent avoir un effet considérable sur la réduction des inégalités scolaires ». Mais ils montrent aussi que ce ciblage, s’il a beaucoup d’impact au niveau du primaire, n’en a que peu au niveau du collège, voire très peu au niveau du lycée: « ces politiques gagneraient probablement à se concentrer sur les plus jeunes élèves ».

Et les auteurs de préciser leur pensée:

Il est sans doute illusoire de prétendre utiliser de telles politiques pour corriger les inégalités accumulées à l’âge de l’adolescence, âge pour lequel d’autres types de politiques sont probablement plus adaptés (comme par exemple des dispositifs d’admission préférentielle dans les filières sélectives du supérieur pour les élèves issus de lycées défavorisés). En revanche, pour ce qui est du primaire, et dans une certaine mesure du collège, nos résultats indiquent que la relative modestie des politiques de ciblage des moyens en faveur des écoles et collèges défavorisées actuellement en vigueur en France peut difficilement se justifier par l’idée selon laquelle de telles politiques ne marchent pas. D’après nos estimations, il est tout à fait possible de réduire substantiellement l’inégalité des chances scolaires en France au niveau du primaire et du collège, pour peu qu’on le souhaite.

Ainsi, pour résumer, il faudrait accentuer les efforts de manière ciblée sur les zones prioritaires en diminuant encore la taille des classes du primaire. D’après les chiffres du premier tableau de ce billet, les écoles publiques ont déjà de l’avance sur les écoles privées. Mais on pourrait (devrait) aller plus loin puisque c’est le moyen le plus efficace de réduire les inégalités de « chances scolaires » sur le long terme. Il est très important de noter ici que la Cour de Comptes abonde en ce sens dans son récent rapport:

Face à ces nombreux défis, la Cour suggère de favoriser notamment une logique de gestion par la demande scolaire, fondée de façon prioritaire sur la prise en compte des besoins très différents des élèves, cette nouvelle approche passant en particulier par le renforcement de l’école primaire.

Les questions qui se posent maintenant sont d’ordre pratique mais restent primordiales: comment inciter plus de professeurs des écoles à enseigner dans ces zones ? Via des primes ? Via une plus grande liberté d’action ? Via une mise à disposition de moyens accrus par rapport aux autres établissements ? D’ailleurs, comment se répartissent dans les ZEP les professeurs des écoles en fonction de leur ancienneté ? Comment les jeunes professeurs jugent-ils leur formation au regard de leur 1e affectation ?

A ce sujet, une note d’information très intéressante du MEN d’octobre 2001 intitulé « Devenir professeur des écoles » apporte beaucoup de réponses:

  • 25% de ceux qui sont peu ou très peu satisfaits de leur première affectation à la sortie de l’IUFM se trouvent être ceux qui sont en ZEP ou en zone rurale;
  • 43 % des enseignants jugent les élèves indisciplinés en ZEP contre 23% hors ZEP, 59% les jugent de niveau faible contre 16% hors, 81% parlent d’hétérogénéité en ZEP contre 57% hors;
  • la moitié des enseignants s’estiment dans l’incapacité d’enseigner en ZEP.

Ce sont donc des efforts redoublés qu’il faut fournir pour donner à tous une « chance scolaire ». Et ces efforts-là, je ne suis pas sûr que ce soit en réclamant plus d’argent et de postes qu’on les fournit… Au contraire, continuons à diminuer la taille des classes mais en se focalisant uniquement sur le primaire dans les zones d’éducation prioritaires. Forcément cela nécessitera une re-allocation d’enseignants qui se fera alors au détriment d’autres écoles, mais celles-ci étant moins prioritaires, il faut prendre ces décisions et bien commencer quelque part. Faisons vivre la devise républicaine “Liberté, Egalité, Fraternité” qui, opportunément, trône au fronton de nos écoles.

A mon sens, c’est alors aux profs de s’assurer, en tant que communauté éducative, que les querelles de clochers n’étouffent pas la mise en place de ces recommandations très concrètes. Et pour eux qui “sont au crénau” tous les jours de la semaine dans des conditions difficiles, le MEN a un devoir primordial de gestion des ressources humaines. De même lors de la formations des enseignants, avant en IUFM ou maintenant en master à l’université: il semblerait que ces formations ne soient pas toujours adéquates au regard du contexte dans lequel les jeunes enseignants débutent… Et le parrainage inter-profs ? Et la liberté d’innovation accordée aux jeunes enseignants ?

Mais ce n’est pas tout bien sûr ! Le MEN et les profs n’ont pas à eux seuls à supporter ce qui pour beaucoup représente le creuset républicain. On a besoin d’engagement, d’idées, de motivation et d’entraide ! Ce n’est pas le ministère qui y peut tout: pour l’instant l’administration a réussi le pari  d’amener 80% d’une classe d’âge au bac. C’était un objectif voulu par la société, on y est arrivé. Maintenant, pour atteindre l’équité scolaire (cad une répartition différentielle des moyens en fonction des besoins et l’obtention de résultats), c’est à chaque citoyen de s’impliquer, qu’il travaille ou non dans le système éducatif.

Et tant d’initiatives existent déjà ! Entre les profs qui font découvrir la science à coup d’expériences (association “La main à la pâte »), les grand-parents qui vont dans les écoles pour donner le goût de la lecture (association “Lire et faire lire »), les doctorants qui font découvrir le monde de la recherche (association “Paris Montagne »), … Et vous, à la rentrée prochaine, est-ce que vous allez toquer à la porte de l’école à côté de chez vous et dire « me voilà, je veux faire une activité avec l’une de vos classes » ?

Tim

2 commentaires sur “De la taille des classes à l’engagement éducatif”

  1. Anne dit :

    Encore mieux, quand est-ce que vous prendrez le RER pour aller frapper à la porte de l’école de la cité et dire “me voilà, je veux faire une activité avec l’une de vos classes” ?

    Perce que parmi les chercheurs que je connais, beaucoup prennent une demi-journée pour aller parler de sciences dans la classe de leur enfant. Celui-ci étant généralement scolarisé dans le Quartier Latin, l’action, aussi intéressante soit-elle, ne réduit pas vraiment les inégalités !

    Ils sont plus rares (ils existent, heureusement !) ceux qui répètent l’expérience devant des élèves de milieux plus défavorisés.

    La vraie difficulté est de répartir ces intervenants volontaires pour s’assurer qu’un maximum d’élèves profitent de leur engagement. Le ministère gère déjà les profs … une nouvelle association à créer ?

  2. Tim dit :

    @Anne
    En effet, et c’est bien évidemment beaucoup plus dur à faire puisque les chercheurs trouvent que c’est déjà beaucoup d’aller parler dans la classe de leur enfant. Ils ne sont pas nécessairement encouragés dans leur entourage professionnel à prendre du temps pour ces activités. Comme tu dis, certains le font déjà, bien que trop rares. Or on aimerait passer à une autre échelle.
    Par exemple, on pourrait imaginer qu’un chercheur travaille en binôme le long de l’année avec un enseignant (ou des enseignants d’un niveau donné). Si c’est un maître de conférence, il devrait avoir la possibilité de demander à l’université d’avoir moins de TDs à donner en échange. Si c’est un chargé de recherche, il pourrait demander à son organisme de tutelle l’autorisation de faire de telles activités dans le cadre de son travail.
    Ces initiatives paraissent peut-être utopiques à l’heure actuelle mais le travail pour faire évoluer les institutions localement a commencé, notamment au niveau du doctorat. Il est bien sûr très difficile pour un doctorant, un chercheur ou un enseignant de faire changer cela seul, mais avec l’aide d’une association bien organisée, je pense que c’est possible, petit à petit.

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